En avant-première, voici les premiers chapitres de mon nouveau roman.
Côtes-d’Armor : le corps sans vie d’une jeune femme au
pied des falaises.
Une enquête a été ouverte après la mort d’une trentenaire au cap Fréhel. La dépouille de la victime a été retrouvée par les secours en contrebas de la falaise, rapporte « Actu Saint-Malo ».
Ce 21 février, le corps d’une femme de 32 ans a été retrouvé au pied de la célèbre falaise du cap Fréhel, sur la côte nord de la Bretagne (Côtes-d’Armor). Une enquête a été ouverte par le groupement de gendarmerie du département pour éclaircir les circonstances exactes du drame.
Les secours ont été alertés en début d’après-midi après la
découverte du corps de la jeune femme en contrebas du cap Fréhel. La
victime était déjà morte à l’arrivée des sapeurs-pompiers du Groupe de
reconnaissance et d’intervention en milieu périlleux (GRIMP). Ces derniers
ont récupéré la dépouille.
Selon les informations des gendarmes transmises à nos
confrères, la victime est originaire de Plévenon. « On
ignore encore s'il s'agit d’un accident, d'un
suicide ou d'un meurtre »,
ont déclaré les militaires. À ce stade de l’enquête, aucune piste n’est
écartée.
[…]
Suite à la recrudescence des féminicides et des violences domestiques qui ont marqué l’année 2025, les critiques des associations féministes persistent. Sept ans après le Grenelle des violences conjugales, les moyens de lutte sont toujours sous-financés, les chiffres des violences toujours aussi alarmants, les discours d’appel à la haine des femmes se banalisent, et les associations de soutien des victimes sont en grande fragilité financière.
24
semaines d’aménorrhée
Tout avait commencé à la fin de l’hiver,
dans un laboratoire d’imagerie médicale désert, où des femmes souriantes se
caressaient le nombril sur les affiches. Autour de nous deux, une série de
chaises vides à coque en mousse de polyuréthane. L’impression, avec mon ventre
proéminent, d’être un œuf assis dans un coquetier.
D’habitude, la salle d’attente bondée
bourdonnait comme une ruche : les mères, regards complices aux futurs pères,
jouaient sur leur smartphone, feuilletaient des magazines. Aujourd’hui les pages
gisaient abandonnées, ouvertes sur un article en cours. Je lus en diagonale Enceinte, comment entretenir le désir du papa ?
Pauvres femmes. Paul se débrouillait pour me désirer telle quelle, c’était ça
de travail en moins entre la fabrication d’un bébé viable et mes illustrations
à rendre. Je posai ma main sur la cuisse de mon mari qui affichait un calme
sourire, ses yeux marron brillaient derrière sa mèche brune.
Dans le bâtiment silencieux, même le bureau
des secrétaires était désert. Pour une fois nous n’aurions pas à attendre. La
chance. Un nouveau centre d’imagerie médicale avait peut-être ouvert ? J’adressai un sourire coincé à mes
compagnes de papier glacé, si belles, si lisses, si peu concernées par
l’inconfort des chaises.
Nous allions connaître le sexe. Dans
l’euphorie, j’étais incapable de lire : je refusais de me distraire, je ne
voulais pas perdre une miette de ce bonheur. Ma grossesse se déroulait
parfaitement. Jusqu’à présent. Mes mains tremblaient. J’en essuyai les paumes
sur ma jupe. Deux ans plus tôt lors de cette même consultation, notre bonheur
avait sombré. L’échographie avait révélé l’arrêt de toute vie, le cœur de notre
bébé ne battait plus. Fausse couche au quatrième mois. Les câlins de Capucine,
notre aînée de sept ans, avaient adouci l’épreuve comme un onguent doudou.
J’avais mis du temps à cicatriser, aujourd’hui je me sentais forte et légère à
la fois. Enfin autant qu’une femme enceinte peut se sentir légère avec la
vessie pleine.
Paul me prit la main. S’il était
inquiet, il me le cachait bien. Familier du milieu médical, il exerçait en tant
qu’infirmier au CHU de Poitiers, soins palliatifs, autant dire qu’il avait
l’habitude. Nous étions terriblement heureux.
Le sexe du bébé, j’avais hâte. Mais les
commentaires, les questions, les assertions auxquels je répondais d’un rictus… Pourquoi désirez-vous savoir ? Le
sexe n’a pas d’importance. Les certitudes de notre voisine : Pourvu que ce soit un garçon, vous avez déjà
une fille, comme s’il s’agissait d’un couple de perruches. Le choix du roi,
dit l’adage. Je ne me prononçais pas. Par tendresse pour le bébé.
En vrai, je voulais une fille.
Je voulais une fille parce que je suis
une fille, que j’ai une fille, une sœur, une mère, et que l’idée même d’un
garçon, quoi de plus grotesque ? Un garçon, avec ses protubérances
absurdes, est-ce un vrai bébé ? Un vrai bébé c’est lisse, rien qui
dépasse. Un bébé fille, la perfection. Un garçon, peut-on l’aimer ? Un garçon pour quoi faire ? Un garçon ça sert à quoi ?
La honte. D’où me venait cette idée
loufoque ?
Elle m’habitait mollement lors de ma première grossesse. La naissance de
Capucine l’avait renforcée. Incapable de repousser ce raisonnement incongru que
je taisais à mon entourage, j’essayais de me convaincre qu’en cas de garçon, je
l’aimerais tout autant, les derniers mois suffiraient pour m’habituer. D’autres
mères y parvenaient, pourquoi pas moi ?
Paul voulait un garçon, pour varier, élever
un fils, une touche supplémentaire de virilité à la maison, la sauvegarde de
son nom de famille peut-être ? J’entendais ses arguments sans les
assimiler. Heureusement, le choix ne dépendait pas de nous.
Je n’avais pas partagé mes craintes
avec mes copines. Chloé en particulier qui venait d’accoucher d’un petit gars, son
Arthur. Le trouver mignon à la maternité m’avait rassurée quant à ma santé
mentale.
— Blanche Lansival ?
La médecin venait d’entrer dans la
salle d’attente, je me levai à sa rencontre, lui serrai la main et nous la
suivîmes dans la pénombre de son cabinet. J’appréciai son regard direct, sa
poignée franche, les lunettes à monture grenat qui retenaient ses boucles
auburn.
D’un côté, un bureau vide à l’exception
d’un ordinateur allumé, de l’autre le lit d’examen, les écrans scintillants, un
tabouret métallique où je déposai mon sac. Elle m’invita à me déshabiller.
Paul recula pour me céder la place, s’écarta
pour laisser la professionnelle accéder aux écrans, puis se poussa pour me permettre
de grimper sur le lit. Cet espace ne lui était pas destiné. La praticienne
tâcha de nous mettre à l’aise, elle pria Paul de contourner le matériel, de se caser
derrière la tête du lit.
Je m’allongeai fesses nues, le papier
jetable crissa. Elle s’excusa pour le froid de ses mains gantées et du gel de
contact. Les premières images se mouvaient à l’écran. La crainte d’un retard,
malformation ou anomalie me serrait le cœur. Je m’efforçais de respirer, la
médecin mesurait la tête et les organes en silence. J’aurais préféré qu’elle bavarde.
Si elle se comportait comme Paul avec les patients, elle rassemblait ses phrases
pour nous annoncer la mauvaise nouvelle. Mon souffle devenait saccadé. Pourquoi
restait-elle muette ? Je devais me calmer. Elle se tourna
vers moi.
— D’après mes notes, vous désiriez
connaître le sexe. Vous n’avez pas changé d’avis ?
Nous acquiesçâmes en chœur, suspendus à
ses lèvres.
— Une belle petite qui gigote
bien. Elle pète la forme, difficile de prendre les clichés tellement elle
bouge, mais pas de doute, regardez : c’est une fille.
Une douce chaleur m’envahit. Elle était
en bonne santé. Elle.
Mon bonheur validé et à l’abri, je le
gardai pour moi avec pudeur. Museler ma joie insolente, au cas où Paul serait
triste ;
je ne voyais pas son visage et l’examen se poursuivit.
J’attendis que nous soyons sortis du
cabinet pour l’interroger. Après la salle d’attente toujours déserte, un petit
vent tiède nous cueillit sur le trottoir. Nous partageâmes le soulagement d’une
grossesse au beau fixe. Après un moment, j’abordai la question du sexe.
— Tu n’es pas trop déçu ?
— Bizarre. J’imaginais deux bébés,
un garçon et une fille, en alternance. Maintenant je sais que le garçon
n’existera jamais. C’est comme une pensée triste qui s’éloigne. Un enfant
fugace.
Je
lui pressai la main. Son visage affichait un sourire résigné. Il ajouta, plus
pragmatique.
— Au moins, on reste dans le connu.
Et elle est en super forme, c’est le principal.
Soulagée qu’il le prenne avec bonhomie,
je l’embrassai. Il avait posé son après-midi, je pouvais laisser exulter ma
joie, il ne manquait que notre aînée à la fête.
— On passe chercher Capucine à
l’école, on va manger des glaces ? Regarde, le printemps s’annonce.
Nous levâmes le nez vers le ciel
transparent. Le temps paraissait plus doux qu’hier, mon manteau trop épais. La
mousse parcheminait le trottoir, la vie proliférait entre les interstices des
dalles noires et grasses, se frayait un chemin, brisait le ciment des joints, semblait
vouloir coloniser l’ensemble du macadam. De jeunes feuilles vert acide pointaient
par les trous des plaques d’égout en fonte rouge comme
une créature souterraine sur le point d’éclore. Les oiseaux étaient revenus
sans qu’on s’en aperçoive. Ils s’amassaient dans les arbres, sur les branches
nues mais bourgeonneuses. Ils ne chantaient pas. Ils semblaient attendre,
immobiles dans la chaleur qui me parut soudain étouffante.
— On dirait les oiseaux
d’Hitchcock.
— S’ils nous regardent, offrons leur du spectacle.
Il me serra contre lui. Je le laissai
m’embrasser, mais j’avais du mal à respirer. Je me dégageai pour ôter mon
manteau. Un corbeau poussa son cri lugubre. Je poussai Paul en direction de la
voiture.

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